Paroles & débats


Le désamour du pouvoir politique par F.PRIOR

L’action publique reste, aujourd’hui encore, revêtue d’un prestige certain. Elle conserve l’aura de la recherche du bien commun, de l’égalité et d’une certaine manière d’être au monde, non dans une relation conflictuelle, faite de lutte pour la survie mais, au contraire, dans une présence apaisée à l’Autre, dans le réconfort d’une instance protectrice. L’action publique reste l’antidote à la sauvagerie.

Pourtant, le pouvoir politique qui l’accompagne indissolublement, voit, lui, au contraire, la méfiance l’entourer de manière toujours plus palpable. On réclame, chaque jour davantage, plus de transparence, femmes et hommes politiques étant sommés de faire la preuve, sans cesse renouvelée, qu’ils n’ont rien à cacher, jusque et y compris dans leur alcôve. Cette soif inquisitoriale serait la contrepartie du pouvoir confié par les citoyens.

Cette transparence devenue revendication suprême de la démocratie, n’est, en effet réclamée que des responsables politiques. Les autres pouvoirs, qu’ils soient pouvoirs économiques, pouvoirs médiatiques, pouvoirs juridictionnels y échappent à peu près totalement. On ne demande rien ou presque aux maîtres de nos esprits, aux commentateurs errant de chaines de télévision en radios, pontifiant, ratiocinant sur les déficits budgétaires et la sanction des marchés  avec le son creux d’un tocsin résonnant dans le vide; on ne demande rien aux journalistes, ni sur leurs sources, ni sur leurs maîtres, ni sur le sérieux de leur documentation, ni sur la profondeur de leur réflexion ; on ne demande rien non plus aux maîtres d’Internet qui pourtant savent tout de chacun d’entre nous : habitudes d’achat ou de déplacements, opinions politiques ou préférences sexuelles ; on ne demande rien, à ces maîtres de l’argent, pas même ce qui justifie, dans les faits, des salaires annuels représentant des siècles de revenus des travailleurs les plus humbles et ce, sans qu’échecs ou mécomptes ne viennent y rien changer vraiment.

C’est pourtant là que se situe, aujourd’hui, le pouvoir véritable, celui qui délocalise et jette à la rue le citoyen qui, lui, réclame la transparence à son élu municipal. Le pouvoir politique conserve les oripeaux du pouvoir mais le pouvoir véritable est ailleurs. Chacun, au fond le sait, l’homme ou la femme politique n’a plus que l’apparence du pouvoir et le citoyen lui fait payer cher cette apparence à la mesure même de son désarrois de n’avoir plus prise sur les décisions qui mettent sa vie à bas.

Le pouvoir politique est d’abord victime de son impuissance face à ce qui compte vraiment pour les humains : une vie de dignité, une vie regardée comme un trésor et un don, une vie où chacun puisse épanouir ses talents, et où, quand arrive la fin, on ferme enfin les yeux en sachant que ceux qui viendront après nous, nos enfants, les enfants de nos enfants pourront eux aussi bénéficier de la paix, de cette opulente frugalité propre à faire éclore en nous l’Humain.

Le pouvoir politique est honni de subsister encore, de garder son décorum, de revendiquer un prestige alors qu’il a renoncé à créer les cadres nécessaires aux relations entre les Hommes. Si « homo homini lupus » appelle le Léviathan, celui-ci ne peut se faire modeste, discret, absent sans du coup ramener l’humanité entière à la sauvagerie de la raison du plus fort.

Pour se revancher de cet abandon, désespérément, nos concitoyens réclament au pouvoir politique des comptes sur tout et sur rien. Surtout sur rien, car on sait confusément que l’on n’aura pas de réponse sur ce qui compte vraiment, car ce qui compte vraiment échappe au pouvoir politique parce qu’il a renoncé à influencer le destin des Hommes au nom de la liberté de quelques-uns de s’approprier le travail de tous et la richesse commune de la terre et de l’eau et de l’air même.

Le pouvoir politique est victime de sa propre imposture. Il ne sert plus à rien car il a renoncé à tout mais il voudrait encore qu’on lui accordât crédit et considération. Il a renoncé à tout, et surtout à présenter, à côté de l’espace privé, un espace commun aux Hommes, lieu de la justice, de la sécurité publique, de la défense contre les agressions extérieures, lieu aussi de l’éducation, de la santé, de la culture, lieu de la solidarité. C’est en renonçant à la spécificité de cet espace commun, de cet espace où justement « l’homme n’est plus un loup pour l’homme », en le banalisant, lui appliquant les règles de l’espace privé, là où règne la « guerre de tous contre tous » que le politique a cessé d’être ce qui lui est demandé d’être : le souverain-garant du vivre ensemble.

 

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