Paroles & débats


Le biais gestionnaire dans l’action publique par F.PRIOR

Presse, radio, télévision ne nous épargnent pas un instant de la vie de la bourse et des marchés financiers, lesquels s’inquièteraient de la soutenabilité de l’endettement public… Merveilleuse sollicitude !

On lance régulièrement de telles obsessions médiatiques. Un jour la balance commerciale, l’autre la croissance du PIB, un troisième le coût des retraites, et les médias de remplir l’espace public du bruit de mots aussi vides que privés de perspectives.

L’économie est morte avec l’économétrie comme le raisonnement financier avec les martingales des mathématiques financières. On ne choisit plus de produire biens et services utiles aux membres d’un groupe humain mais on équilibre des balances : on compte. Et ainsi sont agglomérés le jouet le plus futile et la santé du vieillard, la construction d’un sous-marin et l’éducation du jeune enfant dans un salmigondis monétaire.

Additions, soustractions, équations, toute la mathématique du monde n’y pourront rien changer : ce qui compte c’est ce que l’on compte.

Se pose-t-on assez, dans nos débats publics, cette question préalable à toute comptabilité ? Que compte-on, qu’elle unité représentative utilise-t-on pour mesurer telle réalité dans ses stocks, ses flux, le mouvement indéfini de ce qui s’accumule et de ce qui se dépense, de ce qui se crée, de ce qui se transforme, de ce qui se perd.

On compte avec de la monnaie dis-ton comme une évidence. Non ! On ne compte pas avec une unité qui serait la monnaie on compte la monnaie elle-même comme surplombant voire niant ou, à tout le moins absorbant, les réalités censées être représentées par elle.

Mais le jeu est dangereux. Outre, qu’en fait de « Monnaie », il s’agit de « monnaies » dont les parités changent au gré de multiples facteurs dont le moindre n’est pas l’effet de puissance, la monnaie est le véhicule de valeurs subjectives instantanées. Elle dit ce qui a une valeur par rapport à ce que nous connaissons de notre immédiat environnement, ce qui a valeur dans le temps court, le temps du « tout de suite » de nos besoins quotidiens, de nos plaisirs réels ou supposés, des désirs que nous suggère notre imagination rétrécie.

La monnaie ne dit rien de demain, et rien, non plus, de ce a qui est si courant qu’on n’en perçoit plus la valeur, l’air, l’eau, la terre, les forêts, les animaux, les insectes, tout ce qui fonde notre vie, la permet, en fait la trame. Et de l’amitié, et de la tendresse, et de l’amour et du sourire de l’enfant rassuré dans les bras de sa mère, elle ne dit rien. Elle ne dit rien non plus de ce qui est si rare qu’il en devient incommensurable, le plafond de la chapelle Sixtine ou la Symphonie Pathétique de Tchaïkovski.

La monnaie ne dit rien, ne devrait rien dire plutôt de ce qui ne doit ni ne devrait s’échanger. Mais au nom de la rationalité supérieure du marché on a décidé que tout doit s’acheter et donc se vendre, fut-ce au prix de contorsions aussi ridicules que de considérer que l’on échanger du gaz carbonique contre de la monnaie et celle-ci contre un supplément de puissance quitte à fermer l’avenir de nos propres enfants. Il suffit de le considérer, par une aberration du sens commun, comme substituable pour qu’aussitôt le plus nécessaire, le plus irremplaçable des biens devienne marchandise et donc monnayable.

De cette effrayante capacité à se transformer en unité universelle, la monnaie a induit la comptabilisation universelle. Tout donc se ramène à l’échange monétaire, et il n’est plus que de mesurer ses flux, ses circuits, ses échanges, ses stocks, ses déserts, de savoir ses repères, ses havres et ses paradis pour comprendre le monde, dire l’humanité et prédire son destin.

La monnaie permet de compter et compter revêt le compteur d’une dignité particulière, celle du comptable. Ce qui, certes, ne désigne, en l’occurrence, aucune responsabilité particulière mais donne à celui-là qui compte le secret de la description des choses et des faits et lui confère donc le rôle d’informateur, du donneur de formes, quelque chose comme un presque dieu, un conteur.

Dans notre nouveau monde, la seule parole qui porte est donc celle qui se repait de chiffres qui sait répondre par un combien à chacune des interrogations et des angoisses des humains. Tout se convertit en quantités et en quantités comparables puisque exprimées en monnaie. La question politique se résume ainsi en viles équivalences où s’échange la mort d’un bout de planète contre un rêve de voyage, où la destruction d’un aquifère se justifie par un pouvoir d’achat, pouvoir de consommer ce qui satisfait le désir le plus fugace.

Mais l’échange est menteur et laisse au bout du compte les deux parties vaincues. L’aquifère est stérile à jamais et ce désir ardent, désormais éteint, laisse la place nette à celui-là qui n’était pas et qui déjà survient. L’échange est menteur car l’incommensurable est la seule mesure que l’homme connaisse dans le secret de sa vie, dans le silence de sa conscience, dans le sentiment ultime de sa propre existence.

Si l’échange ne ment pas… il ne faut plus affirmer qu’une vie humaine n’a pas de prix, que la dignité de l’homme ne se négocie pas.

Et le dilemme est là, dans sa claire simplicité : ou la société gestionnaire nous ment et rien ne peut, au fond, s’échanger vraiment et ce qui en fonde sa domination n’est qu’une illusion qui s’achève déjà. Ou bien elle ne ment pas, et il faut accepter enfin que l’homme ne soit rien d’autre qu’un accident biologique sans signification, qu’un élément d’un jeu dont certains sont les maîtres, les autres les jouets.

Comments are closed.