Paroles & débats


Des territoires et des Hommes par F.PRIOR

Trop de communes, des régions pas assez puissantes, des départements trop petits : de trop en pas assez, les débats sur l’administration territoriale n’en finissent pas de ressasser des arguments de dimensions, de taille, de convoquer à la discussion un vacarme de concepts « modernes » : performance, concurrence, efficience.

L’effervescence réformatrice, sur le plan institutionnel, manifeste à la fois un désir louable d’amélioration mais aussi, notamment quand elle utilise les méthodes du parangonnage, une inquiétude quant à sa propre identité, quand à la force de sa culture et de son histoire. Pire peut-être, les arguments avancés relèvent, le plus souvent, du champ de l’économie de marché comme si, désormais, toute cognition devait emprunter les chemins de la vulgate de l’économie orthodoxe. La réflexion sur l’action publique, sur le bien commun, semble ainsi vouée à l’intégration dans une armature conceptuelle construite pour un domaine particulier de l’activité humaine, dans un état social particulier, dans un temps particulier et dans une aire géographique particulière nonobstant sa prétention à l’universalité.

Ainsi, le raisonnement institutionnel relatif à la réforme de la géographie administrative est sous-tendu par l’idée de concurrence entre les territoires. Il faudrait, à ce titre, pousser les limites, étendre les périmètres, absorber de nouvelles populations, engloutir les singularités dans une course à une taille dite critique aussi peu définie qu’elle est souvent évoquée.

De cette taille enfin obtenue découlerait la capacité à financer les équipements et services décrits comme nécessaires à la population sans, bien sûr, que l’on prenne le soin de préciser ce qu’il s’agirait de financer : école, piscine, université, tramway, quel équipement, pour quel territoire, pour quel projet humain ? Il serait donc nécessaire, là encore, de regrouper, de fondre, d’absorber pour qu’enfin la structure politique puisse drainer une capacité fiscale suffisante au « bonheur » des populations et surtout en attirer de nouvelles…concurrence des territoires oblige.

Enfin, les regroupements en méga régions, en super intercommunalités ou en métropoles, généreraient des économies d’échelle…. concurrence des territoires oblige. Il s’agit là, au demeurant, de l’argument définitif, celui après lequel plus rien n’est à ajouter, l’argument ultime dont il est indécent de discuter. Peu importe le flou des notions, économies d’échelle, effets de taille, rendements d’échelle, le sésame est brandi, il répond seul à toute objection, il est l’irréfragable certitude.

La question devenue essentielle, au titre de cette vision économique de l’action publique, est bien celle du territoire. Celui-ci doit être suffisamment visible donc suffisamment grand pour s’imposer dans « le marché planétaire des territoires », suffisamment peuplé pour être suffisamment riche pour financer les équipements et services nécessaires à soutenir la concurrence, rebaptisée attractivité du territoire, et suffisamment « rationalisé » par intégration progressive des divers niveaux et lieux de gestion pour créer des gains de productivité.

Concurrence des territoires, là encore les concepts de l’économie de marché sont utilisés comme grille ultime de compréhension, et la croissance économique est posée comme objectif totalisant de l’action publique, sans d’ailleurs que l’on sache vraiment ce qu’est cet horizon mirifique de la croissance. On s’émeut même pas de l’indécence et de l’absurdité d’entendre affirmer par tel présentateur de journal télévisé que la croissance de tel pays plongé dans une effroyable misère fait rêver les pays européens.

En cette prévalence récurrente de la science économique orthodoxe, de sa technologie gestionnaire s’exprime un des paradoxes les plus ahurissants que les Hommes aient portés dans la conduite de leurs affaires communes. Jamais, peut-être, science n’a énoncé autant d’axiomes, de théorèmes toujours contredits et jamais, pourtant, influence d’une idéologie ne fut si grande, à tel point qu’elle interdit de penser l’organisation des sociétés humaines autrement qu’au travers de son vocabulaire et de sa grammaire.

Il ne s’agit plus de connaissance, de recherche, de science même mais d’une croyance, d’une foi, d’une révélation, d’une religion.

Car, par quelque bout que l’on prenne le questionnement actuel de l’administration territoriale, il n’est toujours question que de concurrence généralisée, entre urbanité et ruralité, entre communes d’une même région, entre départements, entre régions, entre pays ou continents. Concurrence, concurrence comme une guerre généralisée qui récuserait encore les moyens de la violence physique mais pour combien de temps encore. La compétitivité n’est-elle pas une autre expression pour puissance.

A n’utiliser que les concepts de l’économie libérale, cette guerre de conquête pour des nouveaux marchés, on s’inscrit, bien inconsciemment certes, dans des schèmes de confrontation généralisée. La vie, à l’aune de ces raisonnements, ne serait que combat, toute l’histoire de la Terre se résumerait à ce darwinisme mal dégrossi, comme l’épopée sans fin des plus forts du moment pour triompher toujours.
Vision puérile de l’antagonisme comme voie de l’humain alors que la substance même des civilisations s’analyse comme l’éclosion d’une cohésion et d’une cohérence dans un temps et dans un lieu. Il n’y a pas d’humain sans communauté humaine, il n’y a pas de personne sans groupe. La source de l’humain se trouve dans la collaboration et dans l’échange, dont le langage des Hommes est la manifestation la plus profonde.

La notion de concurrence entre les territoires se place à un niveau d’abstraction qui conduit à penser le territoire comme un produit qu’il conviendrait de vendre. Le schéma proposé serait donc celui d’une offre de territoires et d’une demande de…territoire… comme un échange de lieux, une migration organisée à l’échelle mondiale. Pour qui ? Et de citer pèle mêle les sièges sociaux, les grands esprits, les brillants, les clinquants, les puissants. On ne sait trop, tant il semble évident qu’il y a nécessité de capturer le chaland, celui qui passe ou qui devrait passer ou qui le pourrait. Celui qui, quittant sa terre, viendrait à envisager de trouver meilleure offre fiscale, éducative, logistique, de logement ou de santé, dans une autre, la nôtre si possible. Mais dans la nôtre, on ne veut pour migrant que ces aubins de haute volée ou tenus pour tels. Les autres, ceux qui immanquablement viendront attirés par une moindre misère, ceux-là sont indésirables car coûteux ou tenus pour tels.

La question, sous-jacente à la notion de concurrence entre les territoires, est bien de localiser cette hypothétique demande qui, par définition, n’est pas locale mais bien plutôt errante. Il s’agit donc d’abord d’attirer de l’extérieur vers l’intérieur c’est-à-dire, en termes d’action publique, de privilégier l’exogène sur l’endogène. Mais l’errant ne reste jamais longtemps au même lieu, il erre. L’illusion individualiste se nourrit de ce recommencement perpétuel de la recherche de la satisfaction maximale, immédiate, mais laisse, in fine, l’insatisfaction de la solitude dans la ruine des structures sociales éreintées par les surenchères de la mercatique des territoires.

Que coûte au monde la mobilité tant vantée comme outil de performance économique, en termes de destruction des solidarités immédiates, de division du travail sans cesse accrue pour atteindre les éléments les plus intimes de la vie réelle : garder et éduquer ses enfants, s’occuper de ses vieux parents, manger chez soi, division infinie du travail qui se traduit par une soif toujours plus grande de monnaie. Et cette soif fait des maîtres de la monnaie, les vrais seigneurs du monde.

On retrouve là le problème, trop souvent oublié, de l’échelle de raisonnement. Pour l’entreprise, la mobilité est une ressource d’adaptation, pour la société elle est une charge d’adaptation car lui échoit le rôle de réparer, de repriser les solidarités défaites par la migration, que ce soit au lieu du départ comme à celui de l’arrivée, désormais toujours provisoires.
Cette concurrence des territoires ne fait du territoire qu’une dupe. Il aguiche le chaland se parant de mille atours, repoussant ailleurs les indigènes. Un nouveau territoire se met en frais et l’allogène repart vers d’autres destinées. L’individualisme créé l’errance et l’errance créé l’individualisme. Les deux se conjuguent pour dissoudre les liens d’appartenance, les liens de groupes, la culture, la langue et bientôt la pensée.
Fondé sur la maximisation de la satisfaction immédiate, le marché peut réguler des choix strictement individuels, mail il est mortel pour l’Homme de l’ériger en mesure de toutes choses, tant il est inapte à prendre en compte l’avenir.
La notion de concurrence entre les territoires relève d’une vision implicite d’un darwinisme social suranné qu’il est urgent de dépasser. La Terre reste la Terre, certains de ses territoires ne seront pas les dinosaures de la géographie humaine de demain, ils ne disparaitront pas. Ils resteront terre des Hommes, terres de culture et d’appartenance, terre de bonheur où là comme ailleurs des Hommes inventeront leur manière de vivre en relation complexe et vivante avec leur environnement.

Sinon comment comprendre que des territoires « sous-doués » puissent rester vivants. Comment expliquer que certains puissent se battre pour rester vivre dans les Andes, en Mongolie intérieure ou au Tibet ? Comment expliquer que les Hommes veillent vivre dans leur territoire ? Comment expliquer que tant de citadins quittent le plus souvent possible le lieu où ils sont sensés vivre alors qu’ils ne font qu’attendre de ne plus travailler.

A un certain degré d’abstraction on peut dire tout et le contraire de tout, on peut mettre en concurrence les éléphants et les sardines. Pour qui veut comprendre et dessiner un avenir à notre humanité, nos analyses doivent repartir du concret de la vie des Hommes sans privilégier l’aspect économique qui n’est, au fond, qu’une de nos activités.

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