Paroles & débats


Nécessité et limite du connaître par F.PRIOR

Le statut de notre connaissance de nous-même et de nous autres est incertain au point que la notion de connaissance comme démarche extériorisée peut être mise en doute dans toute discipline anthropologique au moins. Le sujet et l’objet sont peu ou prou même, tout en s’efforçant d’être distincts. Et l’effort même de cette distinction introduit un biais supplémentaire par le refus de l’émotion qu’il suppose, par la construction d’une abstraction qui n’est rien d’autre qu’une convention supplémentaire. Le Moi, le groupe, la Nation, ce que je suis, mon corps même, tout ce qui désigne, me désigne en ce sens que je suis le maître partiel, le maitre relatif du mot que j’utilise et qui m’est confié par la succession des générations, en partage et usufruit avec tous mes contemporains.

Le fait de désigner introduit une frontière entre le désigné et ce qui lui est extérieur mais cette frontière m’est propre dans le moment de mon expression. Le partage que j’en fais propose à mon interlocuteur un halo de sens aux frontières incertaines. Le mot qui m’identifie me sépare de tout ce qui m’a fait et me fait. Il me résume. Il m’isole de ma langue, de mon histoire, de mon temps, de ma terre, de mes semblables et de mes différents alors que tous et tout est en moi, parties de moi, de moi qui me vit comme unité alors que je suis mosaïque, mosaïque fusionnée en un être unique et semblable à tous, moi qui me nourrit de tout ce qui m’entoure et de moi-même aussi comme partie de ce tout.

Si le mot isole et réduit, il fait exister aussi. Sans le mot, je ne suis qu’au présent, dans l’ici immédiat. Je suis. Le mot me fait durer, me fait voyager de tête en tête, me fait objet pour l’Autre, comme il est objet pour moi et ces mots en partage nous font exister et l’un et l’autre et l’un pour l’autre. Mais je sais que je déborde de toutes parts du mot qui me désigne, que je suis plus et moins que tout ce que ce mot me dit et, que ce qu’il me dit, n’est pas ce que, celui qui me désigne, voulait dire de moi, pas tout à fait ou un peu plus ou un peu ailleurs.

Il faut alors ajouter un mot au précédent, le corriger, le renforcer, le nuancer, peut être même le changer, inventer un nouveau mot. Le mot vit mal tout seul. Il lui faut de la compagnie, des mimes et des acteurs, tout un monde qui l’entoure et l’emporte et le fait voyager. Le mot devient récit, il devient histoire, il raconte la vie. Il dit et parce qu’il dit, je contredis. Je contredis pour échapper à ces mots qui m’enferment, je contredis en gestes, en postures, en actes, je contredis partout, à tout instant, en tous lieux, je contredis pour rester debout, vivant, sujet du récit que j’écris chaque jour avec ces mots que je donne et ceux que l’on me donne dans un échange indéfini qui dessine l’Humain.

Mot créateur d’Humain, mot indomptable, mot infidèle, qui nous enchaine et nous libère, nous réunis et nous oppose.

Le mot fait l’Homme, plus que tout génome. Il donne corps au sujet comme à l’objet, il les lie l’un à l’autre dans une inexprimable étreinte, l’un n’existe que par l’autre, et le mot donne forme à tous deux. Il est partout le mot, il fait exister ce qui n’existait pas. Il y a de l’Etre dans le silence, il n’y a d’existence que dans la Parole.

Ces mots dessinent des pleins et des déliés, des ombres et des lumières. Le mot fait peur de son infinité de nuances, de ces places laissées au doute, à l’incertitude, au flou, de ces espaces laissés à l’échange, au dialogue. Alors un signe lui assigne une place, un chiffre le remplace.

La mathématisation de toute notre existence s’inscrit dans cette réduction de l’incertitude. La forme est sans appel, ce langage ne laisse pas ou peu d’espace à l’équivocité. Ses volutes, ses arabesques sont précises, sans faille, tout y est déterminé car le jeu lui-même vise à définir toujours plus finement des rapports entre des signes pris en eux même comme fin, symboles et symbolisé à la fois.

Le discours mathématique n’a d’autre référence que lui-même, il s’inscrit en cela dans un monde absolu, clos sur lui-même. Ce langage ne revendique rien du « réel ». Il affirme quelques éléments de base, puis assemble, définit, déduit et s’étend de proche en proche par la seule force des hypothèses et des déductions.

Pour nourrir la mathématique, en faire un outil propre à découvrir le monde, à la rendre moins terrifiant, à le soumettre peut être, il faut lui donner des unités, de nouveaux signes qui s’ajoutant aux premiers permettront d’arpenter l’univers, de le décrire en exactes mesures.  Mesurer c’est compter des unités de mesure, mais ces signes nouveaux, ces unités de mesure sont aussi des conventions. Elles s’inscrivent en mots, en mots reliés à d’autres mots. Le mètre est ainsi tour à tour une fraction du méridien terrestre, puis la longueur de la radiation d’un atome, enfin la longueur du trajet parcouru par la lumière pendant une infime partie de seconde et dans le vide bien sûr. La définition du kilogramme renvoie, elle, au litre d’eau pure ou presque, à une température de 4°C. Chacun des mots employés dans chacune de ces définition sera réduit en quantités d’une nouvelle unité, d’une nouvelle convention jusqu’au plus petit ou au plus grand, jusqu’à ce que tout soit réduit à de l’énergie, à ce que l’on ne sait plus définir que par métaphore renouant ainsi avec l’équivocité que l’on voulait fuir. Mais c’est loin, tout au fond de l’Univers ou de l’infiniment petit, du côté de l’au-delà ou de l’en deçà, comme une métaphysique, comme un point de fuite, vers encore et toujours l’incertitude et l’interrogation. Plus près, à moindre distance, ces unités de mesure contentent notre soif de comprendre et de dominer.

Et encore s’agit-il là de choses, c’est-à-dire d’éléments dont l’être est indépendant de notre être sinon de notre existence. La chose est une extériorité essentielle, elle est. Même  empreinte de mon existence, de ma main, de ma pensée, elle est comme posée devant moi, sans lien substantiel avec moi. Arrivée à l’être, elle peut m’ignorer comme je peux l’ignorer, nos êtres sont sans relation même si nos existences peuvent se croiser. La pierre est devant moi, transformée par moi en œuvre, elle restera pierre même si mon existence s’est inscrite dans sa forme et la fait exister comme statue c’est-à-dire l’insère dans un réseau de significations propres à l’espace et au temps de sa création.

C’est parce que son être est indépendant de celui qui l’effectue que la chose peut être mesurée. La pierre peut être mesurée, l’œuvre non. Elle pourra être évaluée par rapport aux significations dont elle est l’expression à la fois générale, comme trace d’un imaginaire social, et particulière, comme interprétation, par son démiurge, de cet imaginaire.

Dès lors donc qu’il n’y a pas de chose, il n’y a pas de mesure possible, et tout effort est vain de vouloir mesurer ce qui n’a pas un être distinct de celui qui mesure.

Aussi bien, aucune existence ne peut être mesurée hors de ce qui fait exister : la signification donnée. L’être est silence. L’existence est discours parfois, vacarme, brouhaha souvent, conversation ou vocifération, dialogue et surtout monologue, hélas.

Seul le silence de la chose en permet la mesure, permet l’extériorisation nécessaire à la mesure. L’existence est bruyante, elle renvoie toujours à des mots et ces mots mêmes m’interdisent de mesurer l’existant qu’ils dessinent.

Par les mots, l’Homme fait naître à l’existence une foule infinie d’êtres réels ou symboliques, matériels ou immatériels.  Ils sont et ils existent, ils existent tant que des mots donnent sens. Mesurer une existence, c’est ainsi vouloir mesurer un discours et le discours est incommensurable.

Certains êtres ne supportent pas le silence. Ils sont et existent de manière indissociable, ils sont parce qu’ils existent. Fruit d’un discours, leur être se trouve tout entier dans le mot. Ces êtres là ne peuvent être mesurés.

On peut certes les affubler de formules mathématiques, les déguiser en êtres indépendants de nous, les « chosifier », mais ce n’est que fabulation arrogante ou crainte délirante de l’incertitude essentielle de l’humain.

Tout ce qui nous touche est intouchable par la mesure car les mots font la mesure, et ces mots ne sont que nous. La mesure de ce qui existe n’est autre chose, au fond, que le discours que l’on forme pour discipliner ce sur quoi nous avons une action, seul ou avec d’autres, ce que nous créons.

Toute la science anthropologique retentit de cette caractéristique essentielle que les êtres dont elle traite ne sont qu’existants en ce sens qu’ils ne sont que parce qu’ils existent c’est-à-dire qu’ils sont discours et qu’ils meurent dès que le discours s’éteint.

Le groupe, la classe, la famille même, tous ces mots comme autant de matériaux familiers n’ont pas d’être en soi, ils existent comme créatures évanescentes qui, les temps passant, disparaitront de l’horizon des consciences avec les consciences particulières qui les auront fait être.

Ces mots existent et ils nous servent pourtant. Ils fabriquent un itinéraire qui guide nos pas, une musique qui nous conduit au travers du chaos qui nous entoure et que les mots enchantent pour lui donner un sens provisoire et vital.

Nous sommes définitivement incompréhensibles à nous-mêmes collectivement comme individuellement. Posés là dans un univers indifférent et silencieux nous cherchons désespérément à comprendre, à maîtriser ce qui nous entoure. Nous mesurons, nous soupesons, nous réduisons l’immense et le minuscule à un nombre d’unités, nous apprivoisons ainsi le trop grand pour être pensé comme le si petit qu’il ne peut être imaginé jusqu’à accepter que ce qui est peut, en même temps, ne pas être. Nous parvenons ainsi, à force de raison, à force d’une ténacité multiséculaire à domestiquer cet univers qui nous ignore, à dire de lui des choses qui ne nous engagent pas, des choses qui ne le dérangent pas, des mots dont il ignore jusqu’au bruit.

Mais nous ? Nous qui savons dans l’intimité de notre conscience que nous sommes. Que savons-nous de nous-mêmes ? Nous ne savons que cela au fond : nous sommes.

 

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